De l'effet du montage
Lydie Rekow-Fond

La pénombre d’un espace consacré à la projection d'images et de vidéographies, marque le début du parcours de l'exposition. Ce dispositif visuel nous introduit dans le travail de Christine Coblentz ; le processus de lecture et relecture d'images et d'espaces en transition devient la métaphore du processus de création actif dans toute sa démarche. Les images défilent au rythme des pas de la photographe, surprise par la diversité des angles d'approche possibles. Les suites des prises de vue, montées en fondu enchaîné, montrent comment son œil est curieux, amusé et parfois inquiet quant au devenir des lieux photographiés : à démolir (Usine Valisère, 1996) ou à transformer (Le Magasin-CNAP, 1983 ; La Grange du Boissieu, 2011). Le montage fait également apparaître quelques objets, traces, situations ou points de vue avant coureurs des motifs qu'un jour l'artiste a retenus dans son activité plastique.

Ces recherches sur l'image photographique dégagent certains aspects significatifs de cette façon si singulière de voir et de se saisir du monde. Elles s'inscrivent au titre d'une méthode de travail qui s'attarde moins sur l'un au profit de l'ensemble.

Dans la première salle d'exposition, l'organisation des œuvres suit cette logique cinématographique. Dans un rapport de proximité, les dessins, photographies ou peintures sont en conversation, sans distinction de genre ni ordre chronologique, comme en attente de montage. Le choix scénographique de l'artiste veut conserver aux œuvres individuelles le caractère d'échantillon à appréhender par rapport (et dans) l'ensemble vaste de la démarche. Dans la mesure où la confrontation d'un dessin ancien avec une photographie récente énonce les inlassables aller et retour du regard de l'artiste dans le temps et les espaces sur un même motif, l'idée de cabinet de curiosités convient pour qualifier cette vision globalisante d'un monde ponctué de détails. Des objets de diverses natures cohabitent et dialoguent, se trouvant reliés par analogies thématiques ou formelles. Une œuvre isolée n'est jamais innocente et pure, elle n'est pas ici par hasard ; même si elle traite d'incertitudes, elle sert à penser et à articuler l'ensemble d'un développement pour participer à la pensée, la conduire, ponctuer un argument formel, ou anticiper une série à venir.

À partir de grains de poussière de poivrons séchés, s'esquissent ainsi des « idées de nuages ». Belles métaphores du temps au rythme de la durée des tâtonnements et de la persévérance, de la matière vers sa disparition, du passage du vent donné à l'oubli. La dernière salle d'exposition s'ouvre largement sur un jardin. Christine Coblentz a décidé d'intégrer au parcours cette vue paysagère – cette image – en provoquant quelques renvois et allusions à la notion de point de vue, si fortement inscrite dans sa démarche. Un mur est ponctué de cercles nuageux colorés. Ils permettent de basculer la vision du proche au lointain, et de contribuer à la perte des repères spatiaux et temporels.

De la semi obscurité de la salle d'introduction (camera obscura) à la luminosité des salles supérieures (vue paysagère), le parcours voulu par l'artiste entre en osmose avec le sens du travail lui-même. Le visiteur est pris dans le processus même d'un travail de création, il est convié à réaliser un montage à partir d'une diversité d'objets au statut variable. Tous concourent à l'ensemble, se répondant ou se contrariant. Ils définissent de concert les caractères d'une démarche fouineuse à l'intérieur de son propre champ, introspective et déviante, et ils montrent comment le travail des images que mène Christine Coblentz depuis près de trente ans, avec des images produites ou capturées, conduit l'idée où elle se dessine, germe et se décline – comment elle s'affirme dans la durée et en toute cohérence.

2016


Lydie Rekow-Fond est Docteure H.D.R. en Esthétique et Sciences de l'art. Elle enseigne l'Histoire et la Théorie de l'art contemporain à l'ENSBA-Lyon et à l'Université de Saint-Étienne.

Après une activité de galeriste (1987-2005. Ses travaux de recherche couvrent une diversité de pratiques artistiques contemporaines ; elles interrogent les limites et le devenir des formes de l'art contemporain.

Elle a publié un essai monographique : « Paul-Armand Gette, La passion des limites » (éd. L'Harmattan, 2012) et vient de terminer une autre étude esthétique, « Roger Ackling, où point l'invisible », à paraître en 2016 (éditions Peter Foolen, avec le soutien du Cnap).